Emilien PiganeauCet anniversaire aurait pu se faire en toute discrétion, nous n’oserons prononcer le mot d’oubli, si notre illustre prédécesseur ne s’était rappelé à nos mémoires de la façon la plus curieuse. A l’occasion d’un débat au sein de notre société sur l’existence supposée d’un châtelet défendant la porte bourgeoise[1], le vice-président Xavier David-Beaulieu fit circuler la photographie d’un tableau d’Emilien Piganeau représentant l’arrivée de Louis XIII au pied de cette porte en 1621 et sur lequel figure l’ouvrage défensif discuté. Cette photographie, communiquée à l’origine par un historien, avait été prise il y a quelques années déjà lors d’une exposition en salle des ventes.

Quelques jours plus tard, par une curieuse coïncidence, le propriétaire actuel du tableau, ignorant totalement nos débats, vint nous en proposer l’acquisition. Ce que la Société d’histoire et d’archéologie de Saint-Emilion s’empressa d’accepter, non sans en avoir âprement négocié le prix. Cette chronologie extraordinaire des événements prend une saveur toute particulière si l’on considère que les tableaux d’Emilien Piganeau en collection privée ou publique sont rares ; le musée des Beaux-Arts de Libourne, par exemple, n’en possédant aucun. Et plus encore rare sont ceux représentant Saint-Emilion. En plusieurs décennies d’attention portée à la collecte de documents liés à l’histoire de Saint-Emilion, notre société n’avait jamais eu une telle opportunité.

Qu’on ait l’esprit tourné vers le mysticisme ou l’âme d’un simple poète, on devra se rendre à l’évidence : le fondateur et premier président de la Société d’histoire et d’archéologie de Saint-Emilion se rappelle à notre souvenir à l’occasion du centenaire de son départ, d’une manière bien singulière. Emilien Piganeau est né à Aix le 30 septembre 1833 et la famille s’installe très tôt à Bordeaux. C’est dans cette ville qu’Émilien fit ses études avant de rejoindre l’Ecole des Beaux-Arts de Paris de 1856 à 1862. Sitôt ses études terminées, il revint à Bordeaux. Il confiera plus tard les raisons de ce retour : « A Paris, je serai peut-être devenu quelque chose dans la littérature ou les arts, j’ai eu peur de ce monde dont j’eusse peut-être aussi été l’esclave ; je suis resté humble, mais libre ». Combien encore cette pensée fait-elle écho à nos sentiments en ce XXIe siècle où nombre d’entre nous ont renoncé aux chants des sirènes de la capitale pour vivre simplement et avec bonheur sur nos terres de Guyenne.

Devenu professeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux en 1878, il ne tarda pas à marcher dans les traces de Léo Drouyn, son illustre aîné. Piganeau intègre les institutions que Drouyn quittait pour des raisons idéologiques : il rejoint la Commission des monuments historiques de la Gironde où il est nommé archiviste[2], puis la Société des archives historiques de la Gironde et milite pour la préservation des documents historiques, leur publication et leur diffusion auprès d’un large lectorat.

Cette prudence dans la sauvegarde et cette générosité dans le partage des connaissances lui valut d’être nommé à la présidence de la Société des archives historiques. Tableau d'E. Piganeau Gaston Lalanne (1862-1925), président de la Société archéologique de Bordeaux, témoigne de la même bienveillance : « Emilien Piganeau tient une place exceptionnellement brillante dans l’histoire de l’archéologie girondine, et il est peu d’hommes qui aient plus fait pour la connaissance des monuments du passé et les sauver de l’oubli (…) Bien que notre collègue connût mieux que personne le prix de telles recherches, il ne fut jamais avare de ses trésors. Toutes ses richesses, ses dessins, ses documents qu’il avait accumulés au prix de tant d’efforts, il les mettait à la disponibilité des travailleurs avec une touchante bonhomie, un admirable désintéressement. »

Ces mêmes principes, il les applique à Saint-Emilion lorsque, en 1904, il crée avec une poignée de passionnés notre Société d’histoire et d’archéologie et en devient le premier président. Dans le débat constitutif de notre société, il inscrira cette belle pensée qui n’a cessé d’animer notre société depuis : « Tous peuvent y participer, la cotisation proposée est modeste et, de plus, il ne faut pas se laisser arrêter par un faux sentiment d’incompétence ».

L’archéologue Marcel Charrol (1874-1952), ami intime de Piganeau , décrit ainsi la relation qui liait Piganeau à Saint-Emilion : « Il en était en quelque sorte le symbole vivant, car si son crayon avait fixé tous les coins curieux de l’antique cité, sa plume alerte et menue avait transcrit jusqu’au plus petits actes des fastes de son histoire ; et il fallait l’entendre raconter tel ou tel fait grave que sa verve spirituelle savait toujours présenter d’une manière agréable en y mêlant quelques grains de ce sel gaulois (toujours correct d’ailleurs), qui ajoutait encore au charme du récit. »

Voici encore comment Sam Maxwell, l’érudit juriste et collectionneur, président de la Société des archives historiques, raconte une réunion en présence de Piganeau : « Assis près de la table autour de laquelle nous nous groupions, étalant devant lui un de ces vieux documents écrits sur parchemin jauni et rude, aux caractères manuscrits effacés, le plus souvent rédigé en langue gasconne, il nous retraçait un passage oublié de l’histoire de Guyenne et plus particulièrement de Saint-Emilion. Nous l’écoutions et, de digressions en digressions, de réminiscences en réminiscences, sa parole évoquait à nos yeux toute la vie d’autrefois. »

C’est en effet à Saint-Emilion que s’exprima avec le plus de bonheur la personnalité d’Emilien Piganeau, à la fois artiste, historien, archéologue, conteur et poète. Si le poète ne nous a laissé que quelques recueils contenant de belles pièces, l’archéologue nous lègue un héritage bien plus dense : ses contributions dans les revues historiques sont innombrables et la richesse de ses dessins est un précieux témoignage ; ils sont parfois les uniques témoins de monuments disparus. Il laisse à la seule Société d’histoire et d’archéologie de Saint-Emilion un impressionnant corpus de recueils manuscrits tracés de sa plume. Mademoiselle de Pierrodon en a fait l’inventaire en 1912.

Sam Maxwell témoigne de cette dévotion : « A partir de 1893, il s’attache, avec une ardeur que la mort seule arrêtera, à un travail énorme, précieux pour tous, la publication des documents sur Saint-Emilion. Il se fait bénévolement l’archiviste de cette ville. »

Peu de temps avant de mourir, Emilien Piganeau confiera à Marcel Charrol son ultime projet : « reconstituer par la peinture des scènes historiques locales d’après les documents les plus sûrs, qui pourraient servir à l’instruction des néophytes. Il avait même commencé cette série, et l’une d’entre elles a été faite pour la Société de Saint-Emilion.»[3]

C’est certainement une de ces toiles que la Société a le bonheur de récupérer aujourd’hui. Sur la fin de sa vie, Emilien délaisse ses appartements au 17 cours d’Albret à Bordeaux pour de longs séjours à Saint-Emilion, dans ce Clos Piganeau rebaptisé depuis Château Piganeau et appartenant maintenant à la famille Brunot. Le 5 novembre 1911, il s’éteint à Saint-Emilion et, nous dit Charrol, « jusqu’à ses derniers moments, il put contempler la silhouette aimée de la petite cité à laquelle il avait consacré tant de travaux ». Le tableau que notre Société a eu le plaisir d’acquérir est une huile sur toile, mesurant 30 cm x 41 cm.

L’œuvre a subi une importante dégradation qui a vraisemblablement causé la perte de sa signature. En effet, la toile a été découpée et marouflée sur contreplaqué avant de réintégrer ce qui semble être son cadre d’origine puisque celui-ci porte une pièce de laiton ancienne sur laquelle figure le nom d’Emilien Piganeau accompagné des dates de naissance et de décès. Il est probable que le tableau ait subi des dégradations et que l’on voulut éliminer des parties abimées et masquer quelques dégâts que le collage sur contreplaqué n’effaçait pas complètement. Ainsi, lorsque le Président de notre société, Guy-Pétrus Lignac, a récupéré le tableau, ce dernier avait fait l’objet de retouches hâtives, visant à rehausser la scène. Tableau d'E. Piganeau

Le tableau a donc aussitôt été confié à Madame Marie-France Royère pour être restauré dans son intégralité : toile, pour retrouver les couleurs d’origine, et cadre, dont les fragiles moulures en plâtre étaient abîmées. Ce travail a pu être achevé pour les 7èmes rencontres historiques du Libournais, le 4 septembre 2011, et il a été présenté au public à cette occasion.

Il est à noter que la mairie de Saint-Emilion possède elle-même deux autres tableaux de Piganeau, l’un représentant le poste de garde près de la porte de la Cadène et l’autre une assemblée de jurats à Saint-Emilion au XVe siècle.

Le présent tableau représente l’entrée de Louis XIII à Saint-Emilion. En 1898, Piganeau retrouve le récit de cette journée, soigneusement consigné dans le registre de la Jurade de 1621. Il retranscrit le document pour les archives départementales (Recueil n°34, n° CXIV, 1899). Le document qui relate les évènements des 7, 8, 9 et 10 juillet occupe quatre pleines pages. Notons à cette occasion, que les familles De Sèze et Guadet qui s’illustreront plus d’un siècle plus tard sont déjà citées dans le document. Cet évènement a été raconté en détail par Charles Ouÿ-Vernazobres dans un petit ouvrage[4], par Joseph Guadet[5] de manière assez complète et par d’autres plus succinctement. C’est la guerre civile entre catholiques et protestants, que l’Edit de Nantes ne parvint pas à faire cesser durablement, qui amena Louis XIII sur les terres de Guyenne. Aux premiers jours de juillet, il était à Cognac lorsqu’on lui annonça que Castillon et Sainte-Foy étaient prêtes à se soumettre à l’autorité du roi.

Le 7 juillet 1621, les magistrats et les principaux bourgeois de Saint-Émilion arrêtèrent que le maire, deux jurats et un certain nombre de bourgeois iraient au-devant du roi jusqu'à Coutras, où même plus avant s'il était nécessaire. Ils partirent donc le 8 au matin, arrivèrent à Coutras vers les neuf heures, furent introduits dans la chambre du roi. Le maire, les jurats et les bourgeois «se seroient mis tous à genoux au devant Sadicte Majesté, à laquelle ledict sieur Chevallier, maire, auroit presanté les clefz de la ville attachées avecq un courdon de soye verte et rouge, pria Sa Majesté de les prandre et recepvoir appres l'avoir assuré de l'obeissance et fidellité. » Le Roi dit au maire de garder les clefs « comme les estimant très assurées entre ses mains, et de continuer toujours de luy estre bons subjeetz et qu'il leur seroit bon Roy. » « Et le landemain au matin, continue la relation du clerc Isambert transcrite par Piganeau, jour de sapmedy, neufviesme dudict mois, Sa Majesté ayant prins la resolution de venir en la presant ville, ledict sieur Chevallier, maire, en ayant eu advis, auroit soudain assamblé le Conseilh de ladicte ville aus fins de dispozer ung chascun en son debvoir et dresser une compagnie de soldatz pour se treuver au devant de Sa Majesté et dispozer aussy ce qu'il falloit faire pour l'entrée de Sadicte Majesté et la recepvoir le plus honnorablement veu le peu de temps qu'ilz avoyent, n'en ayant esté advertis que le jour mesme.

Et pour cest effect, il auroit faict dresser un poelle[6] qui fust presanté à Sadicte Majesté à la porte Bourgeoize par laquelle il fist son entrée, laquelle porte estoit garnie de lauriers et des armories de France et de Navarre, ensemble des armories de la presant ville[7]; à l'entrée de laquelle porte Bourgeoize ledict sieur maire, ensemble lesdietz sieurs Deslieu, Simard, Deseze, Reynaud, juratz, se treuverent avecq leurs chapperons de livrée, ensemble le clerc et le procureur accompagnés des anciens maires et juratz et d'autres plus apparans et notables bourgeois de ladicte ville, où estans et appres avoir mis ordre à faire parer les ruhes, les sieurs du Chappitre et des couventz y estans aussy venus avecq leur croix en procession, psalmodiant et chantant, Sadicte Majesté seroit arrivée environ les dix heures du matin, au-devant de laquelle lesdietz sieurs maire et juratz s'estans mis à genoux, ledict sieur maire luy ayant represanté le contantement incroyable que tous les habitans recepvoyent en son arrivée, le zelle, l'affection et la fideliité qu'ilz avoient tous à son service, suppliant Sa Majesté de les croire et tenir toujours pour ses humbles et fidelz subjectz, il lui auroit derechef presanté les clefz que Sadicte Majesté auroit prins des mains dudict sieur maire, et icelles baillées au cappitaine de ses guardes escouzoises, qui les auroit soudain appres rendues audict sieur Chevallier, maire.

Ce qu'estant faict, Sadicte Majesté les ayant exorté de se maintenir tousjours en son obeyssance, elle seroit entrée en ladicte ville et conduict dans l’hostel du douyenné, et Messieurs le prince de Janville[8], connectable, guarde des sceaux, mareschaux de Diguieres[9], de Gadenel, de Sainct-Gerans et plusieurs autres grands seigneurs en grand nombre auroyent aussy esté logés en ladicte ville avecq leur équipage faisant en tout le nombre de plus de quatre mil hommes. Et pour ce qui estoit de l'armée qui venoit à la suilte du Roy, qui estoit de douze mil hommes, elle fust logée dans la jurisdiction. suivant les departementz qu'en furent faictz. » Tableau de E. Piganeau

Guadet nous dit que les relations du temps témoignent que le roi, étant à Saint-Émilion, remarqua l'admirable construction de l'église principale. « Enfin, le landemain dixiesme, jour de dimanche, Sadicte Majesté auroit party environ les dix heures du matin, appres avoir ouy messe dans l'église Collégiale du Moustier-Neuf et appres avoir disné. Et s'en alla coucher en la ville de Castilhon, tesmoignant à son départ, ensemble toulte sa Cour, qu'ilz avoyent receu du contentement au logement qu'ilz avoyent faict en la presant ville. Et deffaict lesdictz sieurs maire et juratz s'estans assamblés et transporté à la porte Bouqueyre pour avoir l'honneur de saluer Sadicte Majesté à son départ, appres luy avoir offert derechef tous ce qu'estoit en eux, Sadicte Majesté leur auroit derechef exortés à se maintenir dans son obéissance comme ilz avoient tousjours faict, s'inclinant vers ledict sieur maire, le remercia, et luy ayant mis la main sur l'espaule, luy dict qu'il s'en resouviendroit. »

Cette visite représentait un évènement considérable pour le Saint-Emilion du XVIIe siècle comme en témoigne le faste de dernière minute déployé et le ton enthousiaste du rapporteur, visiblement ému. C’est l’intensité de cette journée mémorable que Piganeau aura voulu représenter dans son tableau, élevant les murailles comme pour grandir la ville en la solennité de l’instant, figurant la procession par le reliquaire transporté aux portes de la cité, signifiant la foule par ce mélange de soldats, de notables et d’humbles habitants. Il aura encore mis dans sa composition l’éclatante douceur de juillet, qu’une nature exhale dans un lointain second plan.

La Société remercie particulièrement M. le Maire de Saint-Emilion qui nous a autorisé à photographier les tableaux et Olivier Boisseau, auteur des clichés.

Notes

[1] La Porte Bourgeoise, aujourd’hui disparue, se situait au nord de Saint-Emilion et défendait l’entrée aux abords du palais Cardinal.

[2] Piganeau dressa la première nomenclature des notes et dessins que possédait la commission et contribua fortement à en augmenter le fonds.

[3] Bulletin de la Société archéologique de Bordeaux, tome XXXIV, 1912, p. LVIII.

[4] Le vieux Saint-Emilion, Montpellier, Ramade, 1936. 3 volumes, ici le 1er.

[5] Saint-Émilion, son histoire et ses monuments, Paris, Imprimerie royale, 1841.

[6] Un étendard.

[7] Les armoiries de Saint-Emilion existaient évidemment bel et bien mais on ignore aujourd’hui à quoi elles pouvaient bien ressembler.

[8] Joinville.

[9] De Lesdiguieres.